Qu’est-ce qu’un système neuro-affectif ?
Les systèmes neuro-affectifs sont des ensembles neuronaux à l’origine des émotions mis à jour par les travaux de J. Panksepp. Ils sont présents dans la partie sous-corticale du cerveau des mammifères dont nous faisons partie. Nous en sommes dotés dès la naissance.
La stimulation électrique ou pharmacologique de ces systèmes fait apparaître des affects de base et des actions. Ainsi, ces systèmes neuro-affectifs gouvernent des mouvements émotionnels, psychiques et comportementaux profondément ancrés, permettant de faire face aux défis de l’existence au cours de l’évolution. Ils sont essentiels à la survie, à la socialisation et à la relation au monde.
Actifs sous le seuil de la conscience avant même que le cerveau cognitif (cortex) puisse décoder tout de suite ce qu’il se passe, ces systèmes neuro-affectifs jouent un rôle central dans la façon dont nous nous vivons sur les plans somatique, émotionnel, relationnel et cognitif. Ils constituent des expériences pré-linguistiques qui ont du mal à être décrites avec les mots.
La régulation des systèmes neuro-affectifs
En lien avec l’ici et maintenant
En lien avec les perceptions et les sensations vécues dans l’ici et maintenant, ces processus vont permettre l’apprentissage, l’attachement, les relations sociales, etc. Ces transmissions se font principalement sur un mode non verbal : gestes, postures, ton de voix, attitude affective globale.
A noter que ces systèmes neuro-affectifs peuvent être gravement perturbés du fait de traces traumatiques induisant des dysrégulations. Concrètement, certains ou plusieurs de ces processus seront durablement hyperactivés ou hypoactivés, induisant un mal-être chez la personne.
Fluidité, hyperactivation, hypoactivation
L’hyperactivation ou l’hypoactivation des processus cérébraux provoque des pathologies mentales. Une régulation fluide est donc essentielle à notre bien-être individuel et collectif.
Fluidité : Quand tout va bien, la personne est calme, ancrée, détendue tout en étant en contact avec ses sensations. Ses émotions sont fluides et régulées. Sa cognition est orientée vers le présent, le passé est différencié, la verbalisation réfléchie. La relation à autrui est fluide et ajustable.
Hyperactivée : La personne vit de l’agitation, de l’impulsivité, des sursauts. Les rythmes s’accélèrent. Sa réactivité est exacerbée. Elle est prise de peurs, panique, colères voire rage, désespoir. Cognitivement, il lui est difficile d’organiser sa pensée (fuite des idées, confusion, images intrusives, pensées obsessives). La relation à autrui est désorganisée.
Hypoactivée : Le corps de la personne est désensibilisé, anesthésié, immobile, fermé, effondré, ralenti. La vitalité de la personne est faible. Elle est absente, « dans le brouillard », engourdie. Elle est peu active cognitivement, désorientée, confuse, ralentie. Le relationnel est plutôt faible et passif.
Ces états de fluidité, d’hyper ou d’ hypoactivation sont à rapprocher de la théorie polyvagale.
Impact de la mémoire
Les mémoires émotionnelles précoces échappent à la mémoire explicite autobiographique. Et, de surcroît, les ressentis affectifs guident souvent notre sélection de souvenirs autobiographiques.
L’apprentissage émotionnel est automatique et involontaire. Il inclut des éléments du contexte (bruits, odeurs, couleurs, formes, etc.) qui peuvent suffire plus tard à réactiver des émotions spécifiques, positives ou négatives.
Des expériences précoces répétées à haut niveau de stress sensibilisent ou désensibilisent les systèmes neuro-affectifs. Ceci induit des réactions qui deviennent permanentes avec une réactivité élevée à certains facteurs de stress amenant des états affectifs primaires excessivement négatifs.
Les principaux systèmes neuro-affectifs
Les systèmes RECHERCHE, RAGE, PEUR, PANIQUE/DÉTRESSE, DÉGOÛT sont les processus les plus primitifs et sont aussi présents chez les reptiles. Les systèmes DÉSIR SEXUEL, JEU, SOIN apparaissent chez les mammifères, soit plus tardivement dans l’évolution. Ils ouvrent des possibilités d’amour et d’attachement indispensables au vivre ensemble, au lien social.
Ainsi, les états émotionnels induit par ces processus ne sont jamais neutres mais gratifiants ou punitifs : enthousiasme (RECHERCHE), fureur (RAGE), excitation (DÉSIR SEXUEL), anxiété (PEUR), dégoût (DÉGOÛT), tendresse et amour (SOIN), solitude et tristesse (PANIQUE/DÉTRESSE), joie (JEU).
Le système RECHERCHE
Le système RECHERCHE est à la base du désir, de la curiosité de nourriture, de chaleur, de partenaire… Il génère un empressement psychomoteur à obtenir des ressources susceptibles de procurer du plaisir et d’aider à éviter diverses formes de détresse. Il est en lien avec des besoins corporels immédiats. RECHERCHE soutient la vitalité, la libido, la joie de vivre. Il participe à pratiquement toutes les activités mentales et corporelles orientées vers un but.
Chez des enfants surprotégés, RECHERCHE est peu déployé, ce qui, d’une certaine façon, entrave le développement.
Hyperactivation : phénomènes de dépendance, stress, vécus paranoïdes (pensées hallucinatoires), conduites obsessionelles compulsives / hypoactivation : états dépressifs, désintérêts.
Le système RAGE
Le système RAGE soutient la colère. Il s’active par les contretemps et la frustration. Ainsi RAGE augmente les chances de succès dans la poursuite des désirs pour accéder à des ressources. Il aide ainsi à dépasser ce qui fait obstacle au système RECHERCHE. RAGE permet de défendre son territoire et de réagir aux attaques physiques et affectives. La mise en échec de RAGE active PEUR.
Hyperactivation : destruction / hypoactivation : inhibition, soumission
Le système PEUR
Le système PEUR protège les êtres de la mort ou de la douleur, les amenant à combattre, fuir ou à se figer (retrait, soumission, procrastination). Nos systèmes de mémoire contiennent des peurs qui peuvent se réactiver sans que la situation soit présente. De fait, PEUR peut s’activer par des éléments passés ou présents.
Hyperactivation : fuite / hypoactivation : figement
Le système PANIQUE/DÉTRESSE
Le système PANIQUE-DÉTRESSE favorise le sentiment de détresse lié aux blessures, à la souffrance, à la séparation, à la perte, à la solitude. Il induit les pleurs du bébé. Le chagrin est très vif et le désir de réconfort est extrêmement puissant. Recevoir des soins adaptés (SOIN) d’une personne signifiante va permettre au bébé de se réguler et soutenir chez lui la confiance en l’environnement. Cette régulation avec l’autre est primordial pour le développement du lien social. Le SOIN est tout autant agissant chez un soldat qui vient prendre soin de son frère d’arme en détresse sur le champ de bataille.
Le système SOIN
Le système SOIN correspond au mouvement d’attention, de sollicitude à autrui. SOIN crée une expérience positive et génère aussi des affects positifs tant chez celui qui reçoit le soin que celui qui le donne.
Le système DÉSIR SEXUEL
DÉSIR SEXUEL correspond au désir de partenaire sexuel. Il active la séduction, l’acte sexuel, l’orgasme. Il est distinct pour les hommes et les femmes et implique des hormones différentes. Chez les femmes, l’activation du système DÉSIR SEXUEL joue un rôle dans la disponibilité sexuelle, la confiance et l’assurance. Chez les hommes il joue un rôle dans l’affirmation de soi.
Le système JEU
Le JEU correspond au besoin de jouer au sens de jeux physiques de contact comme le font des animaux par des bousculades, des bagarres. Il est en rapport avec le toucher. Sans sensorialité, le JEU s’arrête. Les zones particulièrement sensibles sont la base du cou et la cage thoracique. JEU s’appuie sur des interactions ludiques et positives avec les congénères : l’auto-stimulation est inefficace. Si le même partenaire gagne deux ou trois fois, le jeu s’arrête. Sans réciprocité, le vainqueur permanent devient une « brute » et personne ne veut jouer avec lui. Après une période active de jeu, le besoin de jouer diminue.
Le rire est à relier au système JEU. Il existe chez de nombreux mammifères, mais souvent à des fréquences inaudibles pour l’oreille humaine.
Le système DÉGOÛT
Le système DÉGOÛT (dégoût) s’active par de multiples voies sensorielles et/ou par des processus cognitifs. Il inclut aussi une composante affective — se sentir dégoûté est qualitativement différent de la nausée. Sa fonction est de lever l’ambiguïté entre le Soi et le Non-Soi. Là où le système PEUR repose sur la fuite face à des dangers externes à l’organisme, DÉGOÛT repose sur l’évitement d’une contamination interne.
Sur un plan évolutif, c’est un système de défense très ancien étroitement lié à l’immunité dont l’apparition vise à se protéger contre les maladies.
Des processus interactifs
L’agressivité
Les systèmes neuro-affectifs interagissent entre eux. Ainsi la pulsion agressive résulterait de la combinaison des systèmes de RAGE, PEUR et DÉGOÛT. Plus généralement, l’activation de RAGE et/ou PEUR s’oppose fortement aux impulsions de RECHERCHE nécessaire à la survie et à l’épanouissement personnel.
Ainsi, sans surprise, cultiver la peur, le chagrin ou/et la colère étouffe la vitalité et la joie de vivre tant sur un plan individuel que collectif.
La dépression
Lorsque le système de PANIQUE/DÉTRESSE ne rencontre pas de réconfort extérieur (SOIN) de façon répétitive, il se produit une réaction de dissociation et une inhibition du système RECHERCHE. Cet état traumatique s’accompagne d’un état dépressif profond chez l’enfant. Frissons et froid se manifestent sur le plan somatique.
Le jeu
De même, pour que JEU soit actif, il faut de la sécurité : l’inhibition des systèmes PANIQUE/DÉTRESSE, PEUR, RAGE est nécessaire. La restauration de la confiance permet le retour de JEU.
JEU contribue à l’apprentissage des compétences sociales. Il constitue l’un des principaux systèmes cérébraux capables de produire le bonheur et la joie.
Les relations sociales
Le système PANIQUE/DÉTRESSE active le système SOIN de la personne donneuse de soins. Cette interaction favorise la création de liens d’attachement et plus largement de liens positifs au cours de notre vie. Cela soulage la douleur psychique et soutient les relations interpersonnelles.
Cela revient à dire que nous sommes par nature programmés pour être en relation les uns avec les autres et avec notre environnement.
L’amour
Le système RECHERCHE procure une excitation anticipatoire euphorique et s’articule avec d’autres systèmes affectifs gratifiants que sont DÉSIR SEXUEL, SOIN et JEU. C’est dans ces quatre systèmes que s’enracine l’amour. Et l’activation des systèmes RAGE, PANIQUE/DÉTRESSE, PEUR l’entravent voire l’inhibent.
Une compagnie chaleureuse et amicale est essentielle à la santé mentale humaine, et probablement à celle de la plupart des autres mammifères. Certains appellent à juste titre « amour » les relations durables les plus épanouissantes, mais la sexualité est également essentielle à la plupart des espèces de vertébrés. Certains humains ont tendance à appeler également « amour » les passions passagères du désir sexuel.
C’est une expérience merveilleuse lorsque les formes d’« amour » – attentionné et érotique – coïncident. Pourtant, les membres de notre espèce démontrent régulièrement que la sexualité et la chaleur relationnelle, ou le soin d’autrui, ne vont pas nécessairement ensemble. Le système DÉSIR SEXUEL peut manifestement être actif avec un système SOIN hypoactif. Pas sûre que cela soutienne la construction de relations interpersonnelles harmonieuses.
Conclusion
La mise à jour des processus neuro-affectifs permet de prendre en compte la centralité de la dimension émotionnelle dans la compréhension de l’être humain quand bien même sa dimension cognitive peut être fascinante. Elle souligne l’importance de la régulation émotionnelle pour aller bien, tant sur un plan individuel que collectif.
Ces travaux nous montrent aussi que le sens de l’évolution de la vie sur terre correspond chez les mammifères (à la différence des reptiles) à une capacité de lien social, de prendre soin, de liens d’attachement et d’amour. Cette possibilité s’appuie sur une écoute sensible de soi et du monde avant tout processus cognitif (et non l’inverse).
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Sources
Gravouil, J.-F. (2015). Un cerveau social Une histoire vieille de 150 millions d’années ! Gestalt, 46(1), 81-94. https://doi.org/10.3917/gest.046.0081
Panksepp, J. (1998). Affective neuroscience: The foundations of human and animal emotions. Oxford: Oxford University Press.
Tolchinsky A, Ellis GFR, Levin M, Kaňková Š and Burgdorf JS (2024) Disgust as a primary emotional system and its clinical relevance. Front. Psychol. 15:1454774. DOI: 10.3389/fpsyg.2024.1454774
Toronchuk, J. A., and Ellis, G. F. (2007b). Criteria for basic emotions: seeking DISGUST? Cognit. Emot. 21, 1829–1832. https://doi.org/10.1080/02699930701334419
Wright, J. S., & Panksepp, J. (2012). An Evolutionary Framework to Understand Foraging, Wanting, and Desire: The Neuropsychology of the SEEKING System. Neuropsychoanalysis, 14(1), 5–39. doi: 10.1080/15294145.2012.10773683.
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